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Stratégie

Emmanuel Macron, l’héritier caché de Nicolas Sarkozy ?


À l’heure où Emmanuel Macron entre en campagne pour sa réélection, commentateurs, opposants et partisans tentent de dresser son bilan. La question est notamment de savoir s’il est parvenu à rompre avec le système politique traditionnel, ou s’il en est en quelque sorte l’héritier, y compris celui de personnalités qu’on ne soupçonnerait pas au premier abord.

En juillet 2020 paraissait Le Temps des tempêtes, ouvrage autobiographique de Nicolas Sarkozy revenant en détail sur les 18 premiers mois de sa présidence, dans lequel l’ancien président de la République sacrifie volontiers à l’inclination méliorative de l’exercice réglé des mémoires politiques.

Le livre cherche essentiellement à réhabiliter son quinquennat : rares ont été les erreurs commises, celles qui l’ont été furent bénignes et attribuables à ses excès de passion et d’humanité, ses proches collaborateurs et ses alliés furent dignes et compétents, ses adversaires politiques hypocrites, irresponsables et autocentrés, et la parole et l’action présidentielles n’ont été que désintéressées et bienveillantes. Rien de très inattendu, en somme. Si l’ouvrage a retenu notre attention, ce n’est pas tant pour le récit qu’il livre – que nous nous abstiendrons de juger sur le fond – que pour les multiples similitudes qui nous sont apparues à sa lecture avec l’actuel quinquennat d’Emmanuel Macron.

Même s’il serait impropre de dire que le sarkozysme a préparé le macronisme, certaines de ses caractéristiques ont préfiguré à la fois le discours d’Emmanuel Macron et sa manière de gouverner. La question demeure d’autant plus pertinente que certains ralliés de la droite ont fait valoir la proximité qu’ils voyaient entre les deux présidents, et que Nicolas Sarkozy continue à entretenir le suspense sur son éventuel soutien au président sortant, justifiant à notre sens une sorte de lecture croisée des deux quinquennats. Une manière en quelque sorte de questionner la « rupture » qu’aura représenté 2017 dans la vie politique française.

Des présidents disruptifs

La qualité supposée que Nicolas Sarkozy a le plus cherché à mettre en avant dans son livre est sa propension à rompre avec les codes convenus de l’exercice de la fonction présidentielle, voire même sa tentative de redéfinir ce qu’est un homme politique tout court – son côté « disruptif », pour reprendre le vocable macronien. Cela se traduit d’abord par une série de « petites phrases » polémiques ayant émaillé les deux quinquennats.

Chez Nicolas Sarkozy, elles ont pris la forme soit de « coups de sang » au contact de citoyens mécontents – les fameux « eh ben casse-toi alors, pauv’ con ! » au Salon de l’Agriculture en 2008 et « C’est toi qui a dit ça ? Ben, descends un peu le dire ! » lors d’une rencontre avec les pêcheurs du Guilvinec en 2007 – soit de propos jugés outranciers ou discriminatoires sur de grands sujets politiques – comme l’expression « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » prononcée lors d’un discours à Dakar en 2007.

« Casse toi pauvre con ! » INA.

Chez Emmanuel Macron, elles se sont traduites soit par des propos jugés désobligeants envers tout ou partie de la population – à l’instar de « ceux qui ne sont rien », de « Jojo le Gilet jaune », des « Gaulois réfractaires », ou plus récemment de son envie « d’emmerder » les non-vaccinés – soit par des propos critiquant la déresponsabilisation des individus dans la gestion de leur avenir – avec par exemple le « pognon de dingue dans les minimas sociaux », « le meilleur moyen de se payer un costard c’est de travailler » ou « je traverse la rue, je vous en trouve [du travail] ».

« Je traverse la rue et je vous en trouve du travail », Emmanuel Macron, 2018, Euronews.

Si les deux ont pu occasionnellement plaider une maladresse dans la forme, ils ont également défendu une forme de vérité transparaissant dans leurs propos plus ou moins spontanés, façon de signifier que la sincérité de leur pensée allait de pair avec un « parler vrai » certes déplaisant pour les uns, mais résonnant avec les intimes convictions des autres. Par ailleurs, bien qu’issus du « système » qu’aiment à dénoncer les partis populistes – soit par une trajectoire politique ascendante et prestigieuse, soit par un parcours scolaire et professionnel élitiste – Nicolas Sarkozy comme Emmanuel Macron ont aimé à se présenter comme « à part ».

Le premier a ainsi estimé avoir dû affronter la fureur des élites (notamment de gauche) car « [son] élection était déjà en soi une provocation, [puisqu’il] ne répondait à aucun des critères habituels » (p. 98), notamment celui d’être énarque. De son côté, Emmanuel Macron n’a jamais occupé de poste électif avant 2017 et a choisi de faire reposer sa candidature sur un nouveau « mouvement », managérialisé et ouvert aux profanes de la politique comme aux nouvelles technologies.

Par-delà la gauche et la droite

Fait aujourd’hui masqué par la radicalisation de la fin de son quinquennat, il faut rappeler que Nicolas Sarkozy avait, 10 ans avant Emmanuel Macron, tenté le premier de brouiller la frontière entre la gauche et la droite. Bien entendu, rien à voir avec le « et de droite, et de gauche » de l’actuel président : tout indique dans le parcours de l’auteur du Temps des tempêtes un solide ancrage à droite et une dénonciation permanente de la gauche.

Il faut néanmoins se rappeler qu’il avait fait venir dans le gouvernement Fillon des personnalités issues du monde socialiste, comme Bernard Kouchner, Eric Besson ou encore Jean‑Pierre Jouyet, qui deviendra secrétaire général de l’Élysée sous François Hollande.

En réalité, sous la plume de Nicolas Sarkozy, l’opposition entre la gauche et la droite relève moins de l’affrontement entre deux visions du monde, deux ensembles de valeurs antagonistes, que de la distinction entre l’immobilisme et la volonté d’adaptation.

Plus que porteuses d’un projet de société néfaste, les organisations de gauche seraient en réalité animées des plus profondes envies de conserver la société en l’état, notamment les acquis sociaux ou le pouvoir des syndicats. L’ancien président parle ainsi de « l’archaïsme de nos relations sociales » (p. 179) à propos de l’opposition à la loi sur le service minimum dans les transports en commun, considère le communisme comme une idéologie incompréhensible au XXIe siècle (p. 65), que les « intégristes verts » sont un prolongement du marxisme (p. 40) et que la haine des socialistes pour les riches (à l’époque) est un reste malheureux et minoritaire de la Révolution française (p. 179).

Cette analyse est partagée par certains à droite, notamment par Édouard Philippe, qui a accepté en 2017 le poste de Premier ministre d’Emmanuel Macron. Dans son ouvrage Des hommes qui lisent, paru quelques mois après son entrée en fonction, ce dernier reprend à son compte le travail du politiste François Goguel, pour qui les forces politiques de la Troisième République étaient structurées entre celles « de l’ordre » et celles « du mouvement ».

Au fond, le macronisme, inauguré fin 2016 par l’ouvrage Révolution, incarnerait l’essence de la France souhaitant aller de l’avant (« En marche »), s’opposant à la fois aux passéistes de droite (nostalgiques de la France d’hier) et de gauche (campés sur les conquêtes sociales du XXᵉ siècle). Face aux grands bouleversements de ce monde, il faudrait s’adapter et innover en étant toujours plus flexibles – c’est notamment l’essence de la déclaration de candidature du président Macron.

Le changement voire la rupture est une rhétorique certes essentielle pour un candidat d’opposition, mais également quand, comme Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron, on s’inscrit dans une forme de continuité avec le précédent président, notamment en ayant été son ministre.

En ce sens, il s’agit de donner l’impression de rompre avec le sectarisme affiché du vieux clivage gauche/droite pour devenir le candidat du « bon sens » (quelle que soit la boussole qui guide ce bon sens) face aux grands défis contemporains, en suivant le principe selon lequel une bonne idée est une bonne idée, qu’elle vienne de la droite ou de la gauche, et en refusant toute tentative de réduction à un camp ou à un autre, c’est-à-dire toute tentative d’objectivation de son discours par rapport à des critères de jugement présentés comme dépassés.

Hyperprésident contre monarque républicain

Dans son autobiographie, Nicolas Sarkozy revient de nombreuses fois sur ses méthodes de gouvernement, et notamment sur les accusations « d’hyperprésidence » dont il a fait l’objet. Initialement, ce concept médiatique soulignait avant tout sa propension à s’occuper personnellement de toutes les affaires pouvant intéresser même de très loin l’exécutif, des faits divers aux otages étrangers, quitte à paraître empiéter sur les prérogatives des membres de son gouvernement ou de l’administration. Selon l’ancien président, ce « volontarisme » forcené se justifie par le rôle même de président de la République qui, directement élu par le pe, doit user de tout le pouvoir qu’il détient pour résoudre les problèmes que rencontre la société.




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Le concept d’hyperprésident n’est en réalité pas tellement éloigné de celui de « monarque républicain » forgée par le juriste et politiste Maurice Duverger, et dont Emmanuel Macron a souvent été affublé. Le monarque républicain, réalisant pleinement la fonction de président de la République telle que prévue par l’esprit gaullien de la Constitution, est ainsi au sommet d’une chaîne de décision parfaitement verticale : in fine, tout est décidé et légitimé par sa seule personne. L’Élysée est mis en scène comme lieu d’exercice du pouvoir suprême et d’élaboration des décisions politiques.

Une telle organisation du pouvoir souffre généralement assez peu la contradiction, qu’elle vienne des médias ou de la société civile. Sarkozy comme Macron ont ainsi rarement hésité, bien qu’ils aient tous deux bénéficié d’une couverture médiatique généreuse avant leur accession au poste de président, à critiquer les médias, coupables d’incompétence ou de frivolité, voire d’a priori négatifs à leur encontre.

Il a souvent été dit que le second n’aimait pas les journalistes, mais le premier ne les épargne pas non plus dans ses mémoires (notamment ceux de gauche, « ces parangons de vertu [qui] ne se rendaient même pas compte du sectarisme dont ils faisaient preuve », p. 300), ni d’ailleurs les experts de plateaux (à propos du Covid par exemple, p. 510) :

« le cortège de prétendus spécialistes qui n’ont rien d’autre à faire que d’encombrer les écrans et les micros de leurs nombreux commentaires en général péremptoires, et souvent démentis a posteriori par les faits »

Les organisations intermédiaires n’ont souvent pas non plus les faveurs de l’un ou de l’autre. Ainsi des syndicats enseignants pour Nicolas Sarkozy :

« [Ce] qui est assez préoccupant est l’évolution, à [ses] yeux assez détestable, de l’expression collective du corps enseignant par l’intermédiaire de ses représentants syndicaux. L’intérêt corporatiste a pris le pas sur tout et tous. Et quand il n’est pas corporatiste, il est politique » (p. 194).

La relation qu’a entretenue plus récemment le ministre de l’Éducation nationale Jean‑Michel Blanquer avec les syndicats enseignants est du même acabit, ces derniers se plaignant depuis cinq ans d’un manque de considération et de concertation, les réformes étant imposées par le haut plutôt que discutées avec les acteurs de terrain – impression encore aggravée par une gestion de la crise sanitaire jugée « désinvolte ».

Certes, ni les gouvernements de Nicolas Sarkozy ni ceux d’Emmanuel Macron n’ont refusé le dialogue social ou n’ont pu totalement s’abstraire de la pression exercée par les organisations et mouvements de la société civile sur les pouvoirs publics. Mais à chaque fois s’est imposée l’idée que le dialogue était une forme de faveur offerte, dans la mesure où le pouvoir exécutif, fondé en légitimité démocratique aussi bien qu’en raison, ne saurait connaître – pour caricaturer – de contrainte à son action ambitieuse.

Les différences entre l’ancien monde et le nouveau

Malgré les nombreux points communs que l’on peut trouver entre les deux présidents, il ne serait pas pertinent de voir dans le quinquennat d’Emmanuel Macron un prolongement, et encore moins une répétition de celui de Nicolas Sarkozy. Le Temps des tempêtes semble ainsi encore solidement ancré dans « l’ancien monde » auquel l’actuel président souhaitait mettre fin, sans tout à fait encore y parvenir.

L’action de l’ancien président était toujours contrainte par la nécessité de gérer l’ensemble des acteurs formant la coalition qui l’a porté au pouvoir, et notamment les diverses sensibilités idéologiques et personnelles des membres de son parti, là où Emmanuel Macron s’est exonéré de ce problème en créant sa propre organisation. Son prédécesseur justifie par ailleurs en permanence son action politique par la nécessité de faire respecter ses promesses de campagne et de rendre compte de ses résultats aux Français, donnant ainsi de la substance à l’idée de représentation démocratique, là où le programme d’Emmanuel Macron fut plus succinct et d’inspiration technocratique.

Enfin, Nicolas Sarkozy évoluait encore dans un système politique relativement structuré, où les alliances et les oppositions demeuraient plutôt claires. Au contraire, on pourrait arguer qu’Emmanuel Macron n’a pas réellement d’adversaires : il a en face de lui soit des formations accrochées à des configurations politiques archaïques et condamnées à disparaître (les partis de gouvernement traditionnels), soit des formations s’étant trouvé une place dans la vie politique actuelle, mais demeurant censément hors du spectre des acteurs pouvant prétendre à gouverner (les mouvements populistes). Privé de réelle alternative, il a alors repoussé hors de la vie politique institutionnelle les tempêtes que tout président de la République est amené à affronter.





Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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